LUMIÈRES
Le spectacle vivant est-il au moins pour une part, un art de l’image ?
Dans ce cas, quel corps de métier en serait le vecteur ? Autrement dit Qui crée l’image ?
La parole de l’auteur ? Le corps des interprètes ? Le son ? La scénographie ? Ou bien la lumière ?
À plus d’un titre, l’image est un processus de collaboration. Elle reçoit sa figuration des différents savoirs faire à l’œuvre au plateau et ne trouve son accomplissement que dans la projection des spectateurs en salle. Dès lors, concevoir la lumière pour le spectacle vivant, c’est d’abord, selon moi, avoir conscience de faire partie de ce maillage : inter-dépendance d’agir d’où naît une forme.
Théoricien et praticien de l’image, Godard a l’habitude de dire « que pour voir il ne faut pas avoir peur de perdre sa place[1] ». C'est pourquoi, l’éclairagiste lors de la création d’un spectacle se tient à la lisière entre la scène et la salle. Il entretient le mouvement entre ces deux espaces. La conception de la lumière pour le spectacle vivant repose ainsi sur une pratique d’aller-voir continus :
- au plateau, le créateur lumière aiguise sa sensibilité à la pensée ouverte par le texte, les interprètes, l’espace, le son.
- depuis la salle, il aiguise la réceptivité du spectateur, sa curiosité, son imaginaire.
Ce sont ces aller-retours scène/ salle qui tissent la lumière, elle-même maillon de la forme donnée à voir. Cette pratique est une base, persistante, quelque soit le rêve du metteur en scène pour lequel on opère et la dimension donnée à cette forme : physiologique, psychologique, intérieure ou au contraire concrète, matérielle. "Luminer[2] " pour reprendre les mots d'Henri Alekan, c’est participer à la création d'une force agitatrice entre le plateau et l’espace des spectateurs.Cette force dessine une forme flottante, un espace "autre".
Depuis la Grèce ancienne, nous savons que la suspicion envers l’image est liée à sa nature hybride. Pour François Tanguy, la scène elle-même n’échappe pas à cette nature hétérogène. Elle est selon lui : « une sorte de pupille renversée qui s’offre au regard du spectateur comme la dimension de son propre espace[3] ».
Cette pupille renversée est le séjour tiers de la réceptivité et de la création, elle appartient tant à la scène qu’à la salle. L’endroit d’intervention de la lumière est précisément en ce lieu, le lieu de naissance de l’image, khôra des anciens, soit une zone d’échange fabriquée à plusieurs mains et tissée d’inter-dépendances.
J’ai commencé mon compagnonnage avec la lumière à travers la pratique amateur de la photographie. Le laboratoire argentique de la fac des sciences devenait un petit plateau, endroit du noir. Influencée à cette époque par mes études, faire la lumière voulait dire comprendre. Puis, très vite, il y a eu le théâtre, le rapport au texte, au sensible, à « ce petit endroit exceptionnel qui pourtant ne nous est pas étranger[4] » de Koltès, ou encore au paysage intérieure de Maeterlinck. Dans ma pratique, j'ai sans nul doute gardé ce rapport premier à la réflexion et à la pensée, cependant, du verbe com-prendre lié à la lumière, je privilégie tenir-ensemble.
[1] Godard, cité par Marie-José Mondzain, Homo spectator, ed.Bayard, Paris, 2013, p. 65.[2] Henri Alekan, Des lumières et des ombres, Éditions du collectionneur, Paris, 2001, p. 8.[3] François Tanguy, cité par Hugues le Tanneur « Eloge de l’instabilité », supplément culturel du journal le Monde, Paris, 10-16 février 1999. [4] Bernard-Marie Koltès, Un hangar à l’Ouest, repris dans Roberto Zucco, ed. Minuit, Paris, 1990, p. 113.